- 19 jan. 2025
Monsieur ou madame « Narcisse » en nous
- Judith Hejda
- Relations toxiques , Outils relations et communication
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Ce ne sont pas que les autres les Narcisses
Dans son nouveau livre, le psychologue de communication et auteur bestseller en Allemagne Friedemann Schulz von Thun se met en quête des traits narcissiques en chacun et dans nos vies dans une société qui favorise et demande davantage d’individualisme de chacun.
En effet, chacun de nous a un petit Narcisse en soi.
En le reconnaissant, nous pourrons aussi l’intégrer et vivre avec, au lieu de le voir que de l’extérieur. Ce ne sont pas que les autres qui se montrent trop égocentrés, trop individualistes, trop gonflés, infaillibles et impressionnants. Au contraire, nous aussi, nous avons une part narcissique en chacun de nous. Et jusqu’à un certain point, elle nous aide à être nous-mêmes, à nous affirmer et à nous réaliser.
Nous avons la possibilité de la voir avec empathie et sympathie au lieu de la diagnostiquer et de la pathologiser. C’est ce regard acceptant qui nous permet de réellement peser ce sujet et de définir quelle place nous souhaitons lui donner dans notre vie.
Faire face à sa propre part narcissique interne, à cette petite voix qui nous dit « tu es le/la meilleur/e » ou « tu dois être le/la meilleur/e » ou qui risque de nous dire que « tu es complément nul/le et tu ne vaux rien » veut dire se positionner.
Cet article va au-delà du narcissisme pathologique, il ne vise pas des personnes atteintes du trouble narcissique, qui existe certes, mais cette fois-ci qui nous concerne tous.
Il parle de toi, de moi, des êtres ‘normaux’ sans pathologie distincte.
Nous sommes libres et puissants
Nous vivons dans l’âge de liberté. Non, nous avons créé une liberté, un choix presque infini. Contrairement à d’autres époques, nous pouvons choisir notre métier, notre lieu de vie et de travail, notre partenaire, notre identité sexuelle, si nous souhaitons créer une famille et beaucoup plus.
La société nous suggère: Nous pouvons… Non, nous devons nous accomplir, nous développer dans plusieurs domaines, vivre pleinement. Chacun/e est l’artisan de sa propre vie et réalisateur/réalisatrice de son propre destin. Cette idée nous donne une énorme marge d’opportunités, un énorme pouvoir. Tout est possible, celui/celle qui travaille plus arrivera plus loin, chacun/e pourra vivre la vie qu’il/qu’elle envisage.
Et il n’y a rien à dire contre des idées positives. En effet, nous avons le choix, c’est aussi notre pouvoir, une perspective positive et opportuniste.
Le revers de la médaille est que ce pouvoir, ces immenses opportunités pèsent lourdement sur nos épaules.
La vie est souvent un ensemble de notre personnalité et de ce qui nous arrive. Le « en dedans » (notre personnalité) et le « en dehors » (notre destin) sont reliés, c’est-à-dire ce que nous créons et ceux qui nous croisent et que nous croisons.
Donc, il se peut, malgré un grand talent, que l'un ou l’autre n’arrive pas à réaliser son métier de rêve, car il décide de s’occuper d’un membre de sa famille. Il manque de courage, donc il reste dans un métier moins éblouissant, mais plus sûr ou une maladie lui demande d’arrêter son projet.
Un coup du destin, un accident, une maladie ou tout autre chose peut faire en sorte que nous choisissons de ne pas nous réaliser complétement, de ne pas devenir la personne unique, la marque, le produit que la société nous demande de produire.
Ok, mais où se trouve le Narcisse en nous ?
La part narcissique en nous, nous aide à briller, à devenir ce produit unique, doré que tout le monde souhaite acheter. Elle nous aide à créer cette carrière, cette vie de famille que tout le monde nous envie et à devenir la meilleure version de nous-mêmes, sans faille, sans faiblesse.
Et jusqu’à un certain point, il est tout à fait désirable de grandir, de saisir des opportunités et de mûrir à travers des défis ou de penser grand.
En revanche, si notre souhait de brillance et de singularité ne se réalise pas (entièrement), c'est également cette part narcissique en nous qui nous rabaisse et nous juge violemment. C’est cette voix qui nous dit que nous ne servons à rien, qui nous compare et qui constate que tout le monde réussit mieux (dans son travail, dans sa relation, dans la famille, au niveau financier, etc.).
C’est elle qui ne laisse aucun bon mot sur nous et qui a le pouvoir de nous dévaster complétement.
Il se peut qu’elle nous chuchote des phrases comme :
« Regarde la maison du voisin. Lui, il a réussi à créer sa vie, tout est parfait et adapté chez lui. Et toi, regarde où tu en es » ou
« Ton copain de la fac, il crée sa vie d’ergothérapeute. Et toi, t’en es où ? Pas de cabinet, pas de client. Tu restes une marionnette dans une maison de retraite que tu détestes. »
« Regarde ton collègue de l’époque, comment son produit se vend partout dans le monde. Et toi, tu n’as même pas réussi à créer ton activité et tu restes toujours au bureau dans un travail qui t’ennuie. »
« As-tu vu X ou Y comme il gère ses enfants ? Il doit être un super papa. Et chez toi, que des conflits à la maison…Tu es vraiment incompétent. »
Finalement, en l’écoutant, nous risquons de nous sentir plus frustrés et déprimés.
Questions pour identifier quand votre part narcissique prend le volant :
Où est-ce que je souhaite m'accomplir à tout prix ?
Qu’est-ce qui est le plus important dans ma vie ? Quel domaine est prioritaire ?
Dans quel domaine j’ai les plus grands défis (professionnel, familial, relationnel, matériel, spirituel…) ?
Où (sur quel plan) est-ce que je me sens en échec ?
Quelle personne possède ce que je n’ai pas (matériel ou autre) ? Quelle personne j’envie profondément ? Pourquoi ?
Monsieur et madame Narcisse en nous
Le psychologue Schulz von Thun est convaincu que monsieur ou madame Narcisse est une part dans notre équipe intérieure (qui consiste en un nombre de voix et d'intérêts différents). En ce qui la concerne, elle est bipolaire, c’est-à-dire soit exultante au ciel ou attristée à mort. Elle voit noir ou blanc, 100 % accompli ou 100 % échu, brillant ou sale. Elle ne voit aucune nuance de gris, aucun lieu entre les pôles extrêmes et aucun endroit entre. Il n'y a que « Oui » ou « Non » pour elle. Un peut-être, être en route, la possibilité d’arriver, n’est pas une option pour elle. Elle veut tout et immédiatement. Elle ne se contente pas d'un bout, elle veut tout et si elle ne reçoit pas tout immédiatement, elle risque de se mettre contre nous et de nous insulter.
Pas une compagne simple, cette madame Narcisse en nous.
Pourtant, elle joue un rôle important dans notre vie. Son objectif est que nous brillions, que nous recevions les applaudissements, la reconnaissance, la notoriété, la résonance que nous méritons. Elle s’occupe aussi bien de notre accomplissement, de nous-mêmes, qu’elle risque d’oublier les autres. Son défaut est qu’elle manque de l’empathie et de la coopération nécessaire afin de créer des relations et de vivre ensemble.
Compétiter à tout prix et vouloir toujours être le meilleur est énergivore. Donc, madame Narcisse a besoin d’être constamment alimentée en reconnaissance, en être vue, en applaudissement en lui faisant part de sa grandiosité. Elle risque de se vider de sa substance.
Le jumeau : monsieur Gris
À cet endroit, Schulz von Thun suggère de trouver en nous ou de développer une autre part complémentaire de madame Narcisse. C’est « Monsieur Gris ». Cette part sait qu’elle est bien telle qu’elle est. Monsieur Gris est assez et il possède assez et dans l’ensemble, il est content de lui-même. Il ne s’oppose pas à grandir et à se développer, mais il n’a pas besoin à tout prix d’avoir plus, d’être plus connu, d’agrandir sa maison, de performer davantage, de faire plus avec ses enfants ; il se trouve assez tel qu’il est. Le papa normal, qui fait ce qu’il peut et laisse ce qu’il veut. C’est lui qui connaît ses forces et ses faiblesses, qui est touchable, aimable et qui arrive à faire sa vie (ne pas plus et ne pas moins).
Une fois cette part trouvée en nous, nous sentons un grand relâchement !
Et ce n’est pas une invitation à la procrastination ou à laisser tomber.
Trouver Monsieur Gris est une tâche pour les personnes de nature ambitieuse qui cherchent toujours plus et qui ont du mal à se poser et à décompresser.
Pour ceux de nature moins active, il sera peut-être efficace pour sortir d’une frustration ou d’un sentiment de ne pas pouvoir y arriver, et de tenter, de voir comment grandir ou d’identifier les prochains pas possibles sur le chemin.
Si on regarde l’échelle bipolaire de monsieur et de madame Narcisse, pour quelques-uns, il sera question de descendre sur l’échelle, de vouloir réussir à tout prix et de se contenter, de se réjouir de ce qui est déjà atteint, de ce qui a marché, de ce qu’ils ont.
Pour d’autres, il sera utile de quitter le bas de l’échelle de bipolarité (de la détresse de ne pas y arriver) et de monter dans l’espace gris qui dit que tenter, essayer, chercher et trouver est une option et que ça en vaut la peine.
Les limites de la psychologie humaniste
Dans les années 1960, l’approche humaniste (Rogers, Cohn, Perls, etc.) annonçait une révolution dans la psychologie et la thérapie. Le temps d’inégalité patient/analyste a trouvé une fin. Au lieu du docteur, du malade, il y avait thérapeute et client sur le même niveau. Les deux étaient enfin égaux.
L’analyse laissait la place à un accompagnement empathique, dont les ressources de la personne étaient au centre. L’analyste ou thérapeute devenait coach et serviteur de son patient ou client afin de l’amener là où le client voulait et avait besoin d’aller.
La promesse de la philosophie humaniste a été : permets-toi d’être toi-même et de vivre ta vie selon les normes qui te sont propres. Essaye de développer ce qui est en toi.
Cette devise émancipatrice du 20ème siècle a été prise à contre-pied 100 ans plus tard.
Ce qui a été visé comme émancipation des structures et normes strictes et rigides établies a été développé par la société néo-libéralisme d’une invitation à compétiter sans mesure. Chacun doit s’optimiser, doit devenir la meilleure version de soi, sans faille ni faiblesse, et doit devenir excellent. Chacun/e doit se vendre et devenir millionnaire.
Être moyen, être normal et ne pas se démarquer n’est pas désirable. Nous devons créer nos propres chances/notre destin, nous devons réaliser nos rêves (à tout prix) et ceux qui ne le font pas sont des perdants (losers) d’office.
C’est l’impératif de cette parole, l’obligation de forger son destin, qui ne permet pas l’équilibre et qui devient malsain à la fin.
Si nous regardons l’histoire, c’est peut-être un développement trop rapide, trop brusque qui fait que ça n’aboutit pas. Il y a encore 100 ans, la plupart des citoyens vivaient dans des contraintes dures et rigides (logements très petits, peu de travail, peu d’argent, peu de ressources matérielles, dans l’obligation de faire la guerre pour la patrie) et devaient tout faire afin de survivre. Nous sommes rapidement tombés après la reconstruction d’après-guerre à l’opposé (ou justement dans une autre obligation). Très vite, après la guerre, nous pouvions tout faire… Non pas exactement, nous devions et jusqu’à présent nous devons tout faire afin de profiter de cette nouvelle et pleine liberté. Nous devons créer la vie que nous souhaitons vivre… Nous sommes contraints de devenir le meilleur, la meilleure, coûte que coûte.
Et ceux qui n’arrivent pas méritent la honte et le déshonneur.
Ce sont les trois étoiles : singularité, bonheur et excellence que notre part narcisse et la société nous demandent de montrer (Schulz von Thun). Ce qui a commencé comme un encouragement à devenir soi-même devient une contrainte de suivre un mouvement sociétal, et parfois d'être une petite pierre dans une grande machine de production et de consommation.
Que faire maintenant ?
La clé est de sortir et d'écouter monsieur Gris en nous. Celui qui nous accepte tels que nous sommes et qui est en accord avec la vie « moyenne » que nous vivons. Nous sommes des personnes normales, aimables et humaines, chacune avec ses propres forces et ses propres faiblesses.
Accepter tel que nous sommes, ce que nous avons vécu et accompli et les vies que nous vivons. Peut-être voir les prochains pas pour se développer et conserver un équilibre entre accomplissement et acceptation. Voir le pouvoir au lieu de devoir faire et surtout trouver la résonance avec nous-mêmes et avec autrui ; c'est-à-dire nous écouter profondément afin de ressentir ce qui sera le prochain pas sur notre chemin.
Et il n'y a rien qui s'oppose à vivre sa meilleure vie et à aller pour ses rêves. Peut être la clé est de trouver cette équilibre entre recevoir et accepter d'un côté et et créer ce qui nous tient à cœur profondément de l'autre.